Dr. Joseph Brami Discusses Nobel Prize Winner Modiano

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Dr. Joseph Brami

Dr. Joseph Brami, Professor of French, and scholar of modern French literature, discusses 2014 Nobel Prize winner Patrick Modiano. Dr. Brami notes that although Modiano's work was relatively unknown in the United States and the English speaking world prior to winning the Nobel Prize, his work has been extremely successful in France. For a thoughtful and critical take on Modiano's work, we encourage you to read Dr. Brami's short essay, below.

Patrick Modiano, 2014 Nobel Prize in Literature

Peu connu pour ne pas dire pas du tout à l’étranger en général, et aux États-Unis et dans le monde anglo-saxon en particulier, Patrick Modiano a néanmoins depuis ses premiers livres, datant déjà de plus de quarante ans, toujours était considéré en France comme une voix singulière,  sinon influente, en tout cas marquante, et pour ses lecteurs et lectrices, l’une des grandes voix de sa génération.   Le Nobel qui vient de lui être attribué, n’est que le dernier d’une série comprenant les deux prix les plus importants en France, le Grand Prix de l’Académie Française en 1972 et le Goncourt en 1978.

En fait, chaque livre de Modiano – en moyenne un par an, certaines années plus d’un – est acclamé par la critique journalistique toutes tendances confondues.   Il y a dans la carrière de Modiano un côté béni des dieux et des fées médiatiques, même s’il ne semble pas voulu par lui.  On ne le voit pas comme un écrivain à succès.  Et pourtant tous ses livres connaissent le succès.  Et même s’ils sont faciles à lire – le vocabulaire est relativement pauvre, les phrases sont courtes, souvent entrecoupées de points de suspension; ils peuvent se lire très vite; aucun d’eux ne dépasse plus de deux cent pages et est imprimé suivant une typographie plutôt généreuse -  Modiano a toujours été ce qu’on appelle une valeur éditoriale sûre.

 Ses livres sont portés par un art du récit bref, laconique, sobre, tout en suggestion, dont les propos sont comme suspendus aux hésitations du narrateur qui les rapporte.  D’une  façon différente de ce qu’on a appelé Nouveau Roman dans les années 60-70, mais en un sens pas nécessairement très éloigné de celui-ci, ou en tout cas qu’on peut identifier comme une de ses variantes, les livres de Modiano sont des récits qui n’en sont pas vraiment.  Quand on arrive à la dernière page on a l’impression qu’ils auraient pu tout aussi bien se terminer des pages plus tôt ou des pages plus tard.  Ces récits donnent souvent l’impression de se terminer en queue de poisson.  Mais sans doute est-ce parce que ce n’est pas le récit, ce à quoi il devrait pouvoir mener, qui importe, mais la quête même qui y est mise en scène : un narrateur est à la recherche de personnages qu’il a peut-être connus dans le passé (peut-être car il n’en est pas nécessairement sûr)  et sur qui en tout cas, il ne parvient pas vraiment à mettre la main, ne serait-ce que parce que ce sont des personnages fuyants et se fuyant eux-mêmes, le tout, souvent mais pas toujours, dans un Paris à l’atmosphère crépusculaire où les rues évoquent celle de l’Occupation allemande de 40 à 45.  

L’Occupation comme l’a dit le porte- parole de l’Académie suédoise, ou plus exactement ses effets sur les individus, est le sujet principal de l’œuvre de Modiano.   Le narrateur, lui, n’a pas vécu à cette époque, mais il tente, par des efforts de mémoire, sur la base de ce qu’on a pu lui dire ou de choses qu’il sait sans qu’on sache comment il les a su, de saisir, sans jamais y parvenir, ce qu’ont pu vivre tous ces individus qui, dans le Paris de ces années-là, quand, ils ne disparaissaient pas dans les rafles, survivaient on ne sait comment,  à l’aide de combines et de marché noir.   Ce que n’a pas dit le porte-parole de l’Académie suédoise, en insistant sur la hantise de l’Occupation chez Modiano, c’est que celui-ci a construit toute son œuvre à l’opposé de la représentation gaullienne d’une France toute résistante et unie face à l’occupant allemand.   Depuis les années 70 ce mythe-là  a été déconstruit.  Il y eut certes des milliers de Résistants qui donnèrent leur vie.  Mais les Français, et parmi eux, même ceux qui étaient Juifs et n’ont pas eu le malheur d’être déportés,  ont, dans leur majorité, tout simplement tenté de survivre.  Et la survie, en toute époque,  n’engage pas nécessairement à des comportements de haute morale.  Modiano a été un des tous premiers démystificateurs de la construction gaullienne – il avait un peu plus de vingt ans à peine quand il s’y est mis.  En réalité si l’on peut parler de sa hantise de cette époque, c’est qu’il n’a pratiquement écrit sur rien d’autre – c’est le seul vrai et profond sujet de son œuvre.   

Les narrateurs modianiens n’ont pas connu l’Occupation mais son souvenir, son ombre,  pèsent sur eux des années après.  Seul moyen pour eux, recourir à la mémoire.   Mémoire.  Mot-clé qu’il n’est pas faux de mettre en avant dans le cas de Modiano comme l’a fait le porte-parole de l’Académie suédoise, allant pour cette raison le rapprocher de Proust; rapprochement dans lequel s’est engouffré plus d’un journaliste allant jusqu’à dire que Modiano était le Proust de notre temps.  Œuvre de mémoire, soit.  Mais Proust de notre temps?  Non.   Ne serait-ce que parce que la mémoire chez Proust fait naître tout un monde, celui du côté de chez Swann et du côté des Guermantes.  Ce n’est pas du tout le cas chez Modiano.  Sans doute n’est-ce pas un hasard d’ailleurs si l’un de ses premiers livres a été une parodie de Proust et de la Recherche, c’est-à-dire une prise de distance par rapport à lui et à elle.  Loin de faire advenir un monde romanesque, la mémoire chez Modiano, par là écrivain de notre époque, post Deuxième Guerre mondiale, postmoderne comme on dit, ne réussit justement pas à faire advenir un monde.   Face au Narrateur de Proust, face à  Swann, Odette, la Duchesse de Guermantes, Albertine ou Charlus, qui ont, si l’on peut dire, la force réelle sinon réaliste que, paradoxalement, donne la fiction quand elle réussit à s’imposer, les narrateurs de Modiano, les personnages dont ils recherchent en vain la réalité, sont bien évanescents.  Mais c’est que Proust a écrit une œuvre d’affirmation.  Modiano, des livres tout d’hésitation, de doute, de suspension.